- MALIKA DOMRANE
Une provocatrice qui berce
Qui ne se souvient de ces voix sorties non d’un village reculé de hautes montagnes, mais d’un lycée fraîchement baptisé Fadhma N’Soumer, au coeur de la ville de Tizi-Ouzou alors en plein mutation identitaire qui déjà déboulait des montagnes de Larbaâ Nath Iraten qui fêtait une nouvelle cueillette de cerises en réclamant un Hacène Mezani sur scène ! Qui ne se souvient de cette voix sortie du fond des âges, celle de Taos des Amrouche exilés lors du festival panafricain à Alger où, comme à Larbaâ, de fraîches voix mais comme taillées dans l’ancestral faisaient renaître de l’amphi de Mouloud Mammeri une esthétique berbère oubliée.
Et puis, de Fadhma N’Soumer à Taos, vint Malika Domrane, en cette fin des années soixante qui vit l’émergence d’une chanson kabyle lassée des complaintes villageoises et des rengaines des nostalgies d’antan. Frottée à la citadinité, au milieu estudiantin, à la mixité, aux nouvelles exigences culturelles, aux idées et aux courants de pensée alors en plein essor à l’université d’Alger, la chanson kabyle, après ses fondations féminines dans la sensibilité instinctive de Fatma Zohra, Cherifa, Hanifa, Bahia Farah et Djamila, et dans l’exotisme du vedettariat de Noura, prit fait et goût, grâce aux mutations sociales et culturelles, aux nouvelles sources vocales, autrement plus libres et dérangeantes, plus que ne le furent les précédentes qui, en leur temps, sous des noms d’emprunt, ne pouvaient que décrire leur douleur et non la dénoncer comme l’a fait Nouara avec quelques artifices masculins dans la composition des textes.
Malika Domrane est l’une des premières voix à l’orée des années soixante dix à rompre non seulement dans la réalité sociale mais aussi dans la chanson, avec la forte demande de compassion et de pitié, identité du malheur féminin, pour s’élever au double sens du terme contre la ‹Voix passive› pour occuper celle, nouvelle, de la ‹Voix active›. Pour la première fois, en effet, elle rompt avec l’autobiographie à peine déguisée et se libère, entière, d’une oralité répétée à l’envi, passée de mode mais tombée en désuétude.
Après des études secondaires et une volonté de se libérer de la tutelle familiale par un diplôme dans le secteur de la santé, elle s’affranchit socialement comme elle a réussi à le faire dans sa carrière musicale malgré les embûches qui n’allaient pas tenir tête à sa volonté de réussir. Elle a vite compris que la liberté, comme au temps de Fadhma N’Soumer, ne s’arrache pas dans le fatalisme ‹tawenza›- ce mot si présent dans les acwiq de Cherifa- mais dans la volonté d’être ‹tirugza›- mot qui a basculé dans la voix de Malika Domrane qui s’en est approprié et qui n’est sans doute plus l’apanage des voix masculines.
Ce n’est sans doute pas un hasard si ses débuts dans la chanson du ‹médiat› coïncide avec la naissance d’une autre voix, autrement plus rêche et revêche, mais tout aussi libre d’esprit, celle de Lounès Matoub à l’orée du printemps berbère. Elle est, avant tout de sa génération, d’une génération qui, sous l’impulsion de Vava Inouva, fera de la chanson un outil d’apprentissage des libertés, non plus un refuge aux coups durs de la vie. Malika Domrane a su tailler sa voix au burin du social dans ses réalités tragiques découvertes et vécues auprès des femmes qui ne sont plus derrière le métier à tisser mais en proie à la détresse mentale allongée sur des lits d’hôpitaux et ce qu’elle a chanté dans ce registre est similaire aux écrits de Frantz Fanon à Blida où elle a obtenu le diplôme d’infirmière. Sa blouse blanche, se mariant si bien à son teint clair comme ses cordes vocales, si elle rassure les patientes est, cependant, incapable d’alléger leur angoisse. Alors, comme la musique de Alla, elle leur chante, les rassure, se rassure elle-même et la thérapie a pris non seulement dans les salles de l’hôpital de Oued Aïssi mais dans celles d’une société tout aussi bouleversée qui, grâce à elle, redécouvre ‹Boubrit› le messager des temps modernes semant non pas la bonne parole, la sagesse, mais des volées de satires et de révoltes contre l’ignorance et toute forme de docilités moulées dans le corps de la tradition. Et ce ‹Boubrit›, sympathique dans son verbe séditieux, sera adopté par les enfants qui en feront une berceuse des libertés avant l’heure ! Car Malika Domrane a l’art de remplir la mélodie des berceuses de colère, de provocation, de révolte, de mots séditieux, qu’elles donnent l’effet contraire à leur pouvoir d’endormissement. Elle réveillent des sommeils profonds et agitent les berceaux sécurisants.
Il suffit de la voir sur scène pour comprendre que cette chanteuse aux yeux à la fois tendres et sévères, au verbe coléreux mais aussi envoûtant, n’est pas venue à la chanson pour plaire, pour habiller sa voix d’étoffes de star. Elle ne se revendique pas non plus comme une chanteuse ‹engagée› mais comme une artiste du renouvellement.
Pionnière dans l’affirmation de sa personnalité comme femme libre d’esprit, elle est venue à la chanson par le combat sur elle-même.
C’est lorsqu’elle a pu ouvrir les fenêtres sur son propre avenir que toutes les autres commençaient à s’entrebâiller par ses chansons. Que ce soit ‹Nnehta›(Le soupir), ‹Tamengurt› (La femme stérile), ‹Lahmala w› (Mon amour), ‹Zwadj iw› (Mon mariage), Malika Domrane traque en se jouant des mots portant le poids des jougs, les plus belles métaphores de l’obéissance qui ont fait de la chanson l’emprisonnement même des voix féminines qui y sont pourtant nées. La révolte qu’elle exprime dans ses chansons n’est pas féministe ni même un combat d’une voix de femme. Bien plus. C’est une rupture dans la vision de la société qui fait de ses chansons une nouvelle esthétique du sens de la chanson et de la manière d’être au monde moderne par celle-ci.
Rachid.Mokhtari
‹Tibugharine.guid›
Radio chaîne 2.
Une provocatrice qui berce
Qui ne se souvient de ces voix sorties non d’un village reculé de hautes montagnes, mais d’un lycée fraîchement baptisé Fadhma N’Soumer, au coeur de la ville de Tizi-Ouzou alors en plein mutation identitaire qui déjà déboulait des montagnes de Larbaâ Nath Iraten qui fêtait une nouvelle cueillette de cerises en réclamant un Hacène Mezani sur scène ! Qui ne se souvient de cette voix sortie du fond des âges, celle de Taos des Amrouche exilés lors du festival panafricain à Alger où, comme à Larbaâ, de fraîches voix mais comme taillées dans l’ancestral faisaient renaître de l’amphi de Mouloud Mammeri une esthétique berbère oubliée.
Et puis, de Fadhma N’Soumer à Taos, vint Malika Domrane, en cette fin des années soixante qui vit l’émergence d’une chanson kabyle lassée des complaintes villageoises et des rengaines des nostalgies d’antan. Frottée à la citadinité, au milieu estudiantin, à la mixité, aux nouvelles exigences culturelles, aux idées et aux courants de pensée alors en plein essor à l’université d’Alger, la chanson kabyle, après ses fondations féminines dans la sensibilité instinctive de Fatma Zohra, Cherifa, Hanifa, Bahia Farah et Djamila, et dans l’exotisme du vedettariat de Noura, prit fait et goût, grâce aux mutations sociales et culturelles, aux nouvelles sources vocales, autrement plus libres et dérangeantes, plus que ne le furent les précédentes qui, en leur temps, sous des noms d’emprunt, ne pouvaient que décrire leur douleur et non la dénoncer comme l’a fait Nouara avec quelques artifices masculins dans la composition des textes.
Malika Domrane est l’une des premières voix à l’orée des années soixante dix à rompre non seulement dans la réalité sociale mais aussi dans la chanson, avec la forte demande de compassion et de pitié, identité du malheur féminin, pour s’élever au double sens du terme contre la ‹Voix passive› pour occuper celle, nouvelle, de la ‹Voix active›. Pour la première fois, en effet, elle rompt avec l’autobiographie à peine déguisée et se libère, entière, d’une oralité répétée à l’envi, passée de mode mais tombée en désuétude.
Après des études secondaires et une volonté de se libérer de la tutelle familiale par un diplôme dans le secteur de la santé, elle s’affranchit socialement comme elle a réussi à le faire dans sa carrière musicale malgré les embûches qui n’allaient pas tenir tête à sa volonté de réussir. Elle a vite compris que la liberté, comme au temps de Fadhma N’Soumer, ne s’arrache pas dans le fatalisme ‹tawenza›- ce mot si présent dans les acwiq de Cherifa- mais dans la volonté d’être ‹tirugza›- mot qui a basculé dans la voix de Malika Domrane qui s’en est approprié et qui n’est sans doute plus l’apanage des voix masculines.
Ce n’est sans doute pas un hasard si ses débuts dans la chanson du ‹médiat› coïncide avec la naissance d’une autre voix, autrement plus rêche et revêche, mais tout aussi libre d’esprit, celle de Lounès Matoub à l’orée du printemps berbère. Elle est, avant tout de sa génération, d’une génération qui, sous l’impulsion de Vava Inouva, fera de la chanson un outil d’apprentissage des libertés, non plus un refuge aux coups durs de la vie. Malika Domrane a su tailler sa voix au burin du social dans ses réalités tragiques découvertes et vécues auprès des femmes qui ne sont plus derrière le métier à tisser mais en proie à la détresse mentale allongée sur des lits d’hôpitaux et ce qu’elle a chanté dans ce registre est similaire aux écrits de Frantz Fanon à Blida où elle a obtenu le diplôme d’infirmière. Sa blouse blanche, se mariant si bien à son teint clair comme ses cordes vocales, si elle rassure les patientes est, cependant, incapable d’alléger leur angoisse. Alors, comme la musique de Alla, elle leur chante, les rassure, se rassure elle-même et la thérapie a pris non seulement dans les salles de l’hôpital de Oued Aïssi mais dans celles d’une société tout aussi bouleversée qui, grâce à elle, redécouvre ‹Boubrit› le messager des temps modernes semant non pas la bonne parole, la sagesse, mais des volées de satires et de révoltes contre l’ignorance et toute forme de docilités moulées dans le corps de la tradition. Et ce ‹Boubrit›, sympathique dans son verbe séditieux, sera adopté par les enfants qui en feront une berceuse des libertés avant l’heure ! Car Malika Domrane a l’art de remplir la mélodie des berceuses de colère, de provocation, de révolte, de mots séditieux, qu’elles donnent l’effet contraire à leur pouvoir d’endormissement. Elle réveillent des sommeils profonds et agitent les berceaux sécurisants.
Il suffit de la voir sur scène pour comprendre que cette chanteuse aux yeux à la fois tendres et sévères, au verbe coléreux mais aussi envoûtant, n’est pas venue à la chanson pour plaire, pour habiller sa voix d’étoffes de star. Elle ne se revendique pas non plus comme une chanteuse ‹engagée› mais comme une artiste du renouvellement.
Pionnière dans l’affirmation de sa personnalité comme femme libre d’esprit, elle est venue à la chanson par le combat sur elle-même.
C’est lorsqu’elle a pu ouvrir les fenêtres sur son propre avenir que toutes les autres commençaient à s’entrebâiller par ses chansons. Que ce soit ‹Nnehta›(Le soupir), ‹Tamengurt› (La femme stérile), ‹Lahmala w› (Mon amour), ‹Zwadj iw› (Mon mariage), Malika Domrane traque en se jouant des mots portant le poids des jougs, les plus belles métaphores de l’obéissance qui ont fait de la chanson l’emprisonnement même des voix féminines qui y sont pourtant nées. La révolte qu’elle exprime dans ses chansons n’est pas féministe ni même un combat d’une voix de femme. Bien plus. C’est une rupture dans la vision de la société qui fait de ses chansons une nouvelle esthétique du sens de la chanson et de la manière d’être au monde moderne par celle-ci.
Rachid.Mokhtari
‹Tibugharine.guid›
Radio chaîne 2.
Articles de Chanteuse kabyle moderne Malika Domrane
Biographie26 février 2009
















