Frederic Beigbeder : Extrait du “Roman français”
Extrait du “Roman français”
…J’aurais donné n’importe quoi pour un livre ou un somnifère. N’ayant ni l’un, ni l’autre, j’ai commencé à écrire ceci dans ma tête, sans stylo, les yeux fermés. Je souhaite que ce livre vous permette de vous évader autant que moi, cette nuit -là….
…Mon seul espoir, en entamant ce plongeon, est que l’écriture ravive la mémoire. La littérature se souvient de ce que nous avons oublié : écrire c’est lire en soi. L’écriture ranime le souvenir, on peut écrire comme l’on exhume un cadavre. Tout écrivain est un “Ghostbuster” : un chasseur de fantôme. Des phénomènes curieux de réminiscences involontaires ont été observés chez quelques romanciers célèbres. L’écriture possède un pouvoir surnaturel. On peut commencer un livre comme si on consultait un mage ou un marabout. L’autobiographie se situe à la croisée des chemins entre Sigmund Freud et Madame Soleil. Dans “A quoi sert l’écriture ?”, un article de 1969, Roland Barthès affirme que “l’écriture (…) accomplit un travail dont l’origine est indiscernable”. Ce travail peut être le retour soudain du passé oublié ? Proust, sa madeleine, sa sonate, les deux pavés, disjoints de la cour de l’hôtel de Guermantes qui l’élèvent dans “les hauteurs silencieuses du souvenir” ? Mmh, ne me mettez pas trop la pression s’il vous plaît. Je préfère choisir un exemple aussi illustre mais plus récent. En 1975, Georges Perec commence W ou le souvenir d’enfance : “je n’ai pas de souvenirs d’enfance”. Le livre en regorge. Il se passe quelque chose de mystérieux quand on ferme les yeux pour convoquer son passé : la mémoire est comme la tasse de saké qu’on sert dans certains restaurants chinois, avec une femme nue qui apparait progressivement, au fond, et disparait quand le bol est étanché. Je la vois, je la contemple, mais dès que j’en approche, elle m’échappe, elle se volatilise : telle est mon enfance perdue. Je prie pour que le miracle advienne ici, et que mon passé se développe petit à petit dans ce livre à la façon d’un polaroid…
…Mon seul espoir, en entamant ce plongeon, est que l’écriture ravive la mémoire. La littérature se souvient de ce que nous avons oublié : écrire c’est lire en soi. L’écriture ranime le souvenir, on peut écrire comme l’on exhume un cadavre. Tout écrivain est un “Ghostbuster” : un chasseur de fantôme. Des phénomènes curieux de réminiscences involontaires ont été observés chez quelques romanciers célèbres. L’écriture possède un pouvoir surnaturel. On peut commencer un livre comme si on consultait un mage ou un marabout. L’autobiographie se situe à la croisée des chemins entre Sigmund Freud et Madame Soleil. Dans “A quoi sert l’écriture ?”, un article de 1969, Roland Barthès affirme que “l’écriture (…) accomplit un travail dont l’origine est indiscernable”. Ce travail peut être le retour soudain du passé oublié ? Proust, sa madeleine, sa sonate, les deux pavés, disjoints de la cour de l’hôtel de Guermantes qui l’élèvent dans “les hauteurs silencieuses du souvenir” ? Mmh, ne me mettez pas trop la pression s’il vous plaît. Je préfère choisir un exemple aussi illustre mais plus récent. En 1975, Georges Perec commence W ou le souvenir d’enfance : “je n’ai pas de souvenirs d’enfance”. Le livre en regorge. Il se passe quelque chose de mystérieux quand on ferme les yeux pour convoquer son passé : la mémoire est comme la tasse de saké qu’on sert dans certains restaurants chinois, avec une femme nue qui apparait progressivement, au fond, et disparait quand le bol est étanché. Je la vois, je la contemple, mais dès que j’en approche, elle m’échappe, elle se volatilise : telle est mon enfance perdue. Je prie pour que le miracle advienne ici, et que mon passé se développe petit à petit dans ce livre à la façon d’un polaroid…


